Couverture de l'enquête sur le niveau réel des influenceurs du trail
N°07À voir10 min25 septembre 2026

Influenceurs trail : leur vrai niveau, index par index

07.
Yann Spigolis
À voir

Photo : Kilomètre 70

On a relevé l'index UTMB public de dix créateurs de contenu francophones. Le résultat ne ressemble pas du tout à la caricature qu'on lit partout.

Verdict

Le procès en illégitimité ne résiste pas aux chiffres. Sur les dix créateurs relevés, deux sont dans le top mondial, quatre sont de bons coureurs d'ultra, et les invitations représentent 1 à 2 % des dossards selon l'organisateur.

  • 1-2%des dossards UTMB donnés aux médias et créateurs
  • 903l'index UTMB le plus élevé du panel
  • 464le plus bas, pour la plus grosse audience
  • 690e → 23ela progression d'un créateur sur la Diagonale des Fous en un an

L’essentiel en 30 secondes

Depuis deux ans, le même reproche revient : les créateurs de contenu prendraient la place des athlètes sur les grandes courses, sans le niveau pour le justifier. On a voulu vérifier, en relevant simplement l’index UTMB public de dix créateurs francophones.

Trois choses en ressortent.

La caricature ne tient pas. Deux des créateurs les plus suivis sont dans le top mondial. Quatre autres sont de bons coureurs d’ultra, avec des places en tête de grandes courses.

Le débat porte sur très peu de dossards. Julien Chorier, directeur sportif de l’UTMB World Series, chiffre les invitations aux médias et créateurs à 1 à 2 % des dossards.

L’écart audience/performance existe, mais presque uniquement chez ceux qui ne revendiquent rien sur le plan sportif.

Une précision de méthode, importante : nous n’avons pas pu relever les cotes ITRA, le site bloquant la consultation automatisée. Tous les chiffres ci-dessous sont des index UTMB, relevés sur utmb.world. Les deux systèmes ne sont pas interchangeables, et un 700 chez l’un ne vaut pas un 700 chez l’autre.

Le débat, tel qu’il existe vraiment

Il a pris de l’ampleur à l’été 2026, quand Dorian Louvet a parlé au Dauphiné Libéré. Et ce qu’il dit est plus intéressant que ce qu’on lui a fait dire : il ne défend pas les créateurs, il décrit un marché. Selon lui, « un athlète qui est très fort, qui fait 10e donnera moins de visibilité qu’un créateur de contenu ». Il dit comprendre la frustration sur les épreuves à dossards limités, tout en soutenant que ces places ne sont pas prises au tirage au sort.

En face, la critique a été portée publiquement par des athlètes. Théo Detienne, index UTMB 903, résume la position en une phrase reprise par u-Trail : « On demande aux influenceurs d’être performants. »

Et les intéressés répondent. Clément Deffrenne tient trois arguments, qu’il répète : « Je ne vole la place à personne », « Je n’ai jamais prétendu être fort », et « Il ne faut pas être le meilleur pour vivre des émotions fortes ».

L’organisateur, lui, tranche par les chiffres. Julien Chorier justifie ces invitations par le rayonnement hors du milieu et la volonté de toucher une génération qui n’est pas sur les sites de résultats. Sur la MCC, la course la plus disputée sur ce terrain, la répartition citée est d’environ 58 % aux locaux, 30 % aux bénévoles, et 2 % aux médias et créateurs.

Autrement dit : on se bat beaucoup pour 2 %.

Le tableau

Index UTMB relevés sur utmb.world le 25 septembre 2026. Ils bougent après chaque course. Les ordres de grandeur d’audience proviennent des articles de u-Trail et ne sont pas vérifiés à la source — nous les donnons à titre indicatif, sachant que les chiffres publiés varient beaucoup d’un article à l’autre.

Créateur Index UTMB Meilleur résultat récent
Théo Detienne 903 1er du 90 km du Mont-Blanc 2025
Mathieu Blanchard 902 1er de la Diagonale des Fous 2024
Alexandre Boucheix (Casquette Verte) 813 10e de la Diagonale des Fous 2025
Dorian Louvet 768 10e du Zugspitz Ultra Trail 100K 2026
Clément Deffrenne (clemquicourt) 681 24e de l’Ultra-Marin 175 km 2026
Nicolas Spiess (Running Addict) 658 134e de la MCC 2025
Cyril Forestier (Courir Mieux) 615 13e du marathon de la Vésubie 2025
Marine Lorphelin 464 543e de la MCC 2025

À part, deux cas qui ne relèvent pas du trail : Mustapha Salmi, créateur et coureur sur route, avec un semi-marathon en 1 h 04 min 38 s et une victoire au marathon de Run In Lyon 2025 en 2 h 23 min 24 s ; et Baptiste Cartieaux, athlète de piste, 8 min 05 s sur 3 000 m et 29 min 10 s sur 10 000 m. Ni l’un ni l’autre n’a d’index trail, ce qui est logique.

On ajoutera Ludovic Pommeret, index 925, vainqueur de la Hardrock 100 en 2024 et 2026 et sixième de l’UTMB 2025, qui est devenu créateur après avoir été athlète, et non l’inverse.

Pour situer ces chiffres, les seuils officiels de l’ITRA — sur son échelle à elle — placent l’élite masculine au-dessus de 825 et la top élite au-dessus de 900, contre 700 et 775 chez les femmes. On lit partout des grilles de pourcentages qui traduiraient chaque palier en « top 5 % » ou « top 1 % » : elles ne viennent pas de l’ITRA, elles se contredisent entre elles, et nous ne les reprenons pas.

Ce que les chiffres racontent

Deux créateurs sont des athlètes de tout premier plan. Théo Detienne à 903 et Mathieu Blanchard à 902 ne sont pas des influenceurs qui courent, ce sont des coureurs mondiaux qui publient. Blanchard a gagné la Diagonale des Fous 2024 et pris la deuxième place de la Hardrock 100 en 2025. L’opposition athlète/créateur n’a aucun sens appliquée à eux.

Le cas Casquette Verte mérite mieux que son surnom. Index 813, dixième de la Diagonale des Fous 2025, deuxième de la Kullamannen 100 miles, dix-huitième de l’UTMB 2022 — et un contenu bâti sur la narration brute plutôt que sur le palmarès. Il a longtemps couru en travaillant à plein temps comme chef de projet informatique.

Celui qui a déclenché le débat est aussi le plus performant sur route. Dorian Louvet a enchaîné les sept World Marathon Majors sur la seule année 2025, avec un record personnel à 2 h 18 min 56 s à Tokyo. Présenter Louvet comme « juste un influenceur » est factuellement faux.

Et la progression de Clément Deffrenne est le fait le plus parlant du dossier. Sur la Diagonale des Fous : 690e en 2023, 23e en 2024. Puis 24e sur les 175 km de l’Ultra-Marin en 2026 et 4e sur 220 km au Trail des Géants. Index 681. On peut discuter de tout, sauf de ça : il est devenu un bon coureur d’ultra sous les yeux de son audience.

L’autre moitié du sujet : ceux qui n’ont rien à prouver

C’est le point que le débat manque systématiquement. Exiger un index élevé de tout le monde, c’est se tromper sur ce que font certains créateurs.

Cyril Forestier, de Courir Mieux, a un index de 615 — un bon coureur, pas une élite. Il est aussi docteur en sciences du sport. Sa légitimité est académique, pas chronométrique, et lui demander un 800 n’aurait aucun sens.

Nicolas Spiess, de Running Addict, affiche 658 et une 134e place à la MCC. Son apport est pédagogique, et sa longévité éditoriale est remarquable — ses résultats sont référencés depuis 2014. Détail savoureux : c’est lui qui a écrit le guide francophone de référence sur la cote ITRA, le système par lequel on prétendrait le juger.

Marine Lorphelin, index 464, 543e de la MCC, est le cas où l’écart audience/performance est maximal — et aussi celui où le reprocher a le moins de sens, puisqu’elle n’a jamais revendiqué autre chose. Son audience de plus d’un million de personnes vient d’ailleurs que du trail, et son contenu running n’en est qu’une partie.

Il faut aussi dire ce que le décompte ne montre pas. Pour plusieurs créateurs cités dans les classements du milieu — RunWise, Campus Coach, Cours P’tite Tomate, Les Aérobiches, Thomas Siot — nous n’avons trouvé aucun résultat public. Ce n’est pas un jugement : beaucoup font de la pédagogie ou du contenu communautaire, et n’ont simplement pas de fiche à leur nom. Nous préférons l’écrire plutôt que de leur attribuer un niveau inventé.

La question qui n’est jamais posée : le dossard est un avantage en nature

C’est l’angle mort du débat, et il est juridique.

La loi du 9 juin 2023 encadre l’influence commerciale en France. Elle impose la mention « publicité » ou « collaboration commerciale » pendant toute la durée de diffusion du contenu, et rend le contrat écrit obligatoire dès 1 000 € HT par an et par annonceur, avantages en nature inclus. Les sanctions prévues vont jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 300 000 € d’amende.

Or un dossard offert sur une grande course, avec ce qu’il représente en frais d’inscription, d’hébergement et d’accès, est un avantage en nature. S’il est accordé en échange d’une visibilité, la question du seuil et de la mention légale se pose mécaniquement.

Nous n’avons trouvé aucune source traitant explicitement ce point. Les articles consultés sur les invitations UTMB ne mentionnent aucune obligation contractuelle de production de contenu. C’est la question à poser à l’organisation : ces invitations sont-elles contractualisées, et si oui, la mention légale est-elle appliquée ?

C’est une question de transparence, pas d’accusation. Et elle est plus utile que de comparer des index.

Notre avis

Le procès en illégitimité est à côté de la plaque. Sur dix créateurs relevés, six ont un niveau qui tiendrait la comparaison avec n’importe quel coureur de club sérieux, et deux sont dans le top mondial. Le cliché de l’influenceur qui ne court pas décrit une personne qu’on a du mal à trouver dans les données.

L’index mesure une vitesse, pas la valeur d’un contenu. Un coureur à 615 qui explique correctement la physiologie de l’effort rend plus service qu’un coureur à 850 qui filme ses chaussures. Ce sont deux métiers.

Ce qui se discute vraiment, c’est la transparence. Pas le niveau, pas le nombre d’abonnés : qui paie quoi, quel dossard a été offert contre quelle visibilité, et est-ce écrit. La loi de 2023 a tranché le principe ; le trail ne l’a pas encore vraiment intégré.

Et le vrai sujet de fond n’est pas là non plus. Deux pour cent des dossards ne changent la vie de personne. Le problème d’accès aux grandes courses, c’est le prix, les Running Stones, la place prise par les circuits fermés et l’inflation des inscriptions. Le débat sur les influenceurs est confortable parce qu’il a un visage ; les autres sujets n’en ont pas.

Une note d’humanité pour finir. Derrière les chiffres d’audience, il y a des gens fragiles : Clément Deffrenne raconte avoir perdu cinq mille abonnés en un mois et y penser sous la douche, et avoir vécu son UTMB 2025 — visé top 50, fini 144e — comme « 26 heures à se sentir insuffisant ». On peut trouver le métier discutable sans oublier ça.

Pratique

  • Vérifie toi-même un index : cherche le nom sur utmb.world, la fiche affiche l’index général et le détail par distance (20K, 50K, 100K, 100M).
  • Ne compare pas un index UTMB et une cote ITRA : les deux systèmes n’ont ni la même méthode ni la même échelle.
  • Attention au genre : les seuils d’élite de l’ITRA sont différents pour les hommes et pour les femmes, 825 contre 700. Comparer des cotes sans le dire induit en erreur.
  • Les index bougent après chaque course et perdent de la valeur avec le temps. Ceux de cet article datent du 25 septembre 2026.
  • Cherche la mention « collaboration commerciale » quand un créateur parle d’un produit ou d’une course. Elle est obligatoire, et son absence est une information.

Cet article s’appuie sur des données publiques et sur la presse spécialisée. Il ne met en cause l’honnêteté de personne : aucun des créateurs cités n’a, à notre connaissance, revendiqué un niveau qu’il n’a pas.

Sources

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