
Agents, agences et contrats : comment les traileurs sont vraiment payés
Photo : Kilomètre 70
La moitié des élites français vivent du trail avec moins de 25 000 € par an. Le métier d'agent, les commissions pratiquées, et le vide juridique qui les autorise.
- 50%des élites français sous 25 000 € par an
- 64,1%des revenus viennent du sponsoring
- 24,5%se déclarent professionnels à 100 %
- ~100traileurs dans le monde vivant correctement du sport, selon Kilian Jornet
En avril 2026, une enquête anonyme a été envoyée à 74 athlètes élites français du trail. Quarante-neuf ont répondu. Les résultats, présentés au rassemblement Mile & Stone à Annecy, donnent le portrait le plus net qu’on ait de la réalité économique du métier en France.
La moitié d’entre eux gagnent moins de 25 000 € par an grâce à leur sport. Seize pour cent gagnent moins de 10 000 €. Et seuls 24,5 % se déclarent professionnels à cent pour cent.
À l’autre bout, six athlètes sur quarante-neuf dépassent 100 000 €. L’écart se lit directement dans l’index : un homme classé entre 850 et 874 touche en moyenne 19 700 € ; au-dessus de 920, la moyenne grimpe à 91 700 €.
D’où vient l’argent
| Source | Part des revenus |
|---|---|
| Sponsoring de marque | 64,1 % |
| Primes de course | 16,9 % |
| Coaching et consulting | 6,5 % |
| Influence | 6,1 % |
C’est le fait structurant de toute la discipline : le trail vit du sponsoring, pas de la compétition. Les primes ne pèsent qu’un sixième des revenus. Autrement dit, ce qui détermine ce qu’un athlète gagne n’est pas ce qu’il fait le jour de la course, mais le contrat qu’il a signé en janvier.
Kilian Jornet, qui a publié début 2026 son propre état des lieux de la discipline, estime qu’ils sont environ cent dans le monde à en vivre correctement. Il relève au passage que la structure du trail est inversée par rapport à ses voisins : en triathlon et en ski, les athlètes gagnent souvent plus en primes qu’en sponsoring ; sur route, le prize money et les primes de présence font l’essentiel.
Le métier d’agent, récent et peu peuplé
En France, une seule agence est clairement identifiée sur le créneau des traileurs de haut niveau : Fraich’Touch, créée en 2016, bureaux à Toulouse et Paris, cofondée par Goulven Cornec et Victor Dubout. Elle revendique plus de quatre-vingt-dix talents, tous sports confondus, et représente notamment Mathieu Blanchard.
Aux États-Unis, le nom qui revient est celui de Kelly Newlon, décrite comme l’une des principales agents du trail — elle a négocié les contrats de Riley Brady chez Nike ACG et de Tara Dower chez Altra. Trailhead Athlete Management, fondée en 2025 par Nick Cornell, est l’une des premières structures à se dédier explicitement aux traileurs.
C’est à peu près tout. Un traileur professionnel résume la situation : les agents « deviennent plus courants, mais ne sont pas encore la norme ». Aucune source ne documente d’agent pour Kilian Jornet, François D’Haene ou Courtney Dauwalter — l’annonce du renouvellement du contrat Salomon de cette dernière jusqu’en 2029 ne mentionne aucun intermédiaire.
Combien prend un agent
Un seul cas est documenté avec précision : un athlète britannique a publié le détail d’une offre Kiprun négociée par l’agence Santara — 12 000 £ plus 3 000 £ de frais, moins 20 % de commission.
Le chiffre de 20 % revient comme ordre de grandeur, sans qu’une source nommée le confirme pour le marché français. En athlétisme, les barèmes usuels sont de 15 % pour un contrat avec un chausseur et 20 % pour les autres contrats de sponsoring.
Un agent américain interrogé anonymement décrit une pratique différente : il ne prend aucune commission sous 20 000 dollars de contrat, pour que les athlètes apprennent à négocier seuls les petits accords.
Le point juridique que personne ne mentionne
C’est l’élément le plus intéressant du dossier, et il explique tout le reste.
En France, le métier d’agent sportif est strictement encadré. Il faut une licence délivrée par la fédération, obtenue sur examen, et la commission est plafonnée à 10 % du montant du contrat par l’article L. 222-17 du code du sport. Exercer sans licence est puni de deux ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende.
Sauf que ce régime vise la mise en relation en vue d’un contrat de travail sportif — un joueur et son club. Les contrats de sponsoring et d’image pour un athlète majeur relèvent, eux, du droit commun du courtage. Ils peuvent être négociés sans licence et sans plafond.
Or le trail ne fonctionne quasiment qu’au sponsoring : 64 % des revenus. Conséquence directe : le plafond de 10 % ne s’applique pas, et les commissions de 15 à 20 % observées ne sont en rien irrégulières. Il n’y a pas d’infraction, il y a un régime différent.
Une exception demeure, et elle est absolue : aucune rémunération ne peut être versée à un intermédiaire pour un contrat concernant un sportif mineur soumis à l’obligation scolaire, y compris pour l’exploitation de son image. Une telle convention est nulle.
Ce qu’il y a réellement dans un contrat
Le témoignage le plus détaillé vient d’un agent américain qui a accepté de décrire sa pratique sans être nommé.
Un contrat se compose d’un fixe annuel et de primes de résultat indexées sur des courses identifiées. La nouveauté des deux ou trois dernières années est le report de prime : la prime gagnée s’ajoute au fixe de l’année suivante. Une prime de 10 000 dollars sur un fixe de 40 000 donne un fixe de 50 000 l’année d’après. Toutes les marques ne l’accordent pas.
S’y ajoutent des enveloppes séparées pour les soins, le matériel, les déplacements et les inscriptions. Puis les clauses qui ne se voient pas : durée maximale d’une journée de prise de vue, heures supplémentaires facturées double, clause préservant le droit de poser pour d’autres marques, et le financement d’un projet de contenu — un athlète a obtenu 20 000 dollars au sein de son contrat principal pour produire un film.
Les courses qui déclenchent les primes forment un cercle restreint : Western States, UTMB, Hardrock, puis les courses qualificatives. Un top 10 sur une course du circuit vaut parfois mieux qu’une victoire ailleurs.
Et les réseaux sociaux ?
Moins qu’on ne le croit. L’agent américain Josh Cox résume la hiérarchie : « À performance égale entre deux athlètes, tu prends celui qui a le plus d’audience. Mais la performance est la pierre angulaire. »
Kelly Newlon est plus directe encore : « les vues ne se transforment pas en ventes ». Les podiums sur les grandes courses vendent plus de chaussures que les compteurs d’abonnés.
Le cas de Francesco Puppi le confirme : sur ses trois contrats professionnels, aucun ne comportait d’objectif d’abonnés, d’obligation de publication ou de chaîne vidéo. Rémunération et primes indexées sur la performance.
Les plafonds du système
Deux limites structurelles pèsent sur tout l’édifice.
La première est le plafond de verre des sponsors non endémiques. Le trail compte près d’un million de pratiquants en France, soit presque trois fois le nombre de licenciés du rugby — et l’UTMB n’a toujours pas signé de partenaire hors du secteur du matériel. Dacia s’est retiré après quatre saisons. Goulven Cornec vise les assureurs et les sociétés de cryptomonnaies ; il estime que les banques restent frileuses.
La seconde est la précarité. Dans l’enquête internationale d’UltraRunning Magazine, 81 % des athlètes n’ont aucune couverture santé via leurs sponsors, un tiers a ressenti une pression à revenir trop tôt d’une blessure, et la moitié ne se sent pas soutenue financièrement après une blessure grave.
C’est précisément ce que la Pro Trail Runners Association tente d’attaquer. Fondée en 2022 par Kilian Jornet, Francesco Puppi et Pascal Egli, enregistrée en Suisse, elle revendique plus de 267 membres et a fait des contrats d’athlètes l’un de ses chantiers prioritaires.
Sur la méthode. L’enquête Mile & Stone 2026 porte sur 49 réponses anonymes d’athlètes élites français ; ses auteurs signalent eux-mêmes que certains revenus déclarés incluent des remboursements de frais, qui ne sont pas du bénéfice. Les chiffres américains circulant par ailleurs — une majorité d’athlètes sponsorisés au-dessus de 50 000 dollars de fixe — portent sur un périmètre beaucoup plus étroit et ne sont pas comparables à ceux des enquêtes élargies. Les grilles de rémunération par paliers publiées ici et là par des athlètes ou des consultants sont des estimations assumées comme telles, pas des données. Enfin, les pages qui prétendent donner la fortune de Courtney Dauwalter ou de Jim Walmsley sont des contenus générés automatiquement, sans source : nous ne les reprenons pas.
Sources
- Enquête sur la situation financière des athlètes élites du trail (Mile & Stone, avril 2026) ↗
- What do professional trail and ultrarunners earn ? (UltraRunning Magazine, 2023) ↗
- Trail Running 2026, where are we, where are we going (Kilian Jornet) ↗
- L'agence Fraich'Touch ↗
- Mathieu Blanchard, le coureur symbole du trail business (Sport Business Club) ↗
- Going pro in trail running : what are you worth (Athelysium) ↗
- Rémunération des agents sportifs : cadre légal (Fellous Avocats) ↗
- Qu'est-ce que la Pro Trail Runners Association (ATRA) ↗
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